Du plomb dans les veines

Publié le par chroniques-noires-gilles-vidal.over-blog.com

 

 

 

dessaint-couve.jpgIl y a longtemps que l’espoir s’est enfui de cette cité, la laissant à jamais à l’ombre anthracite de l’usine, qui, peu à peu, suçant la force des hommes jusqu’à la moelle, les tuant à l’occasion dans des accidents de travail évitables, a tout contaminé sur des dizaines et des dizaines de kilomètres carrés : du cadmium, du chrome, du zinc, du plomb, de l’arsenic même, pollution infâme qui dépose ses couches abjectes sur toutes choses, interdisant de cultiver quoi que ce soit, rendant tout nettoyage vain, intoxiquant à petit feu hommes, femmes et enfants.

Il y a Clément, qui vient d’enterrer coup sur coup son père et son épouse Sabine, il y a sa gosse, Judith, à peine cinq ans, la seule chose précieuse qu’il lui reste au monde. Il y a l’oncle Étienne au bras droit atrophié, ce qui ne l’empêche pas de vider des litrons de vin en moins de deux, Pauline, la propriétaire du bistrot Le Coq hardi, qui convoite la place encore chaude, il y a Thomas, au bout du rouleau, qui ne trouvera comme issue que de se pendre haut et court. Il y a les arbres aussi, que Clément aime et taille amoureusement afin d’échapper à l’usine, ces arbres qui lors des tempêtes ont causé tant de malheurs. Il y a la désespérance, l’humiliation, mais surtout la résignation : à quoi bon vouloir partir ? Et d’abord pour aller où ? Non, chacun attend son tour pour rejoindre sa place au cimetière.

Les patrons de l’usine, eux, s’en contrefichent de tout ça. Quand ils s’en vont pour de bon, sans préavis, ils laissent derrière eux des métallos zombies et une terre exsangue que rien, jamais, ne pourra faire redevenir saine.

On pense aux films des frères Dardenne, dans ces deux récits alternés d’un père tenace et d’une fille qui s’éveille à la réalité du monde. Et c’est noir, très noir, sans que nous ayons besoin d’intrigue, policière ou autre : l’exploitation, le mépris et l’ignorance sont les trois nœuds qui étranglent les antihéros de ce roman, référence appuyée à la tragédie de l’usine Metaleurop, jusqu’à effacer leur dernier souffle.

Pour une fois, Pascal Dessaint a délaissé sa ville d’adoption, Toulouse, où les personnages de ses romans policiers évoluent habituellement. Il est revenu vers la région dont il est issu : le Nord. De toute façon, Pascal Dessaint est à sa manière un romancier du social, un homme qui, avec du style, écrit avec obstination des livres qui nous sont utiles et nous font chaud au cœur.

 

© Gilles Vidal

Les derniers jours d’un homme, de Pascal Dessaint, 233 p., 18 €, Rivages

http://gilles.vidal.monsite.orange.fr/

 

 

 

 

 

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