Nature Morne

Publié le par Gilles Vidal

C’est une douce et improbable musique que nous joue Jean Kanapa, figure du Parti Communiste français de l’après-guerre, dans ce court roman à l’écriture élégante où l’observation délicate le dispute au style raffiné. Ce n’est pas compliqué : il y a Anne-Marie, la mère, belle et oisive bourgeoise mariée à Phil, un Anglais fortuné ayant perdu un bras à la guerre, leurs enfants Hughes et Jenny, bien insérés dans le cocon-moule, et Hélène, qui, elle, veut sortir du destin familial en devenant ingénieure. Tout cela se passe dans les années cinquante, c’est à la fois léger et pesant comme ces plats compliqués qui sous la langue semblent aériens avant, quelques heures plus tard, de s’apparenter à des boules de pétanque au fond de l’estomac. Pendant que son mari est en Angleterre pour régler des histoires de grève à Coventry dans l’industrie automobile, Anne-Marie traîne et s’entiche d’un joueur de flamenco rencontré dans un club de Saint-Germain-des-prés et devient sa maîtresse. Il s’appelle Pablo et « il sait éviter au corps qu’il caresse l’âpreté des cals que les cordes imposent au bout des doigts du guitariste ». Mais, au bout de quelques semaines de ce petit jeu, Pablo, qui se sent complètement étranger à la vie que mène cette femme, la rejette un soir poliment. Tout semble alors s’écrouler autour d’Anne-Marie, son ennui coutumier bien assumé a pris brusquement d’immenses proportions. Mais, après quelques errements hiératiques nocturnes dans les beaux quartiers silencieux, comme pour les Culbuto, elle retrouve vite son équilibre et les belles boutiques des arrondissements huppés où il fait bon se faire plaisir. Phil revenu, tout rentre dans l’ordre, la crise (si l’on peut parler de crise, n’est-ce pas) n’est plus qu’un souvenir trouble qui s’enfuit au lointain comme ces brumes matinales qui engloutissent les nuages. Les vacances approchent. Hughes et Jenny vont les passer en Angleterre, bien sûr. Phil et Anne-Marie iront eux pour changer dans les Alpes suisses au charme suranné, avec ces beaux lacs et ses fortunes bien dissimulées. Quant à Hélène, le mouton noir de la famille, elle partira en Savoie avec une organisation étudiante malgré la sèche réflexion de son père : « C’est un milieu où il y a beaucoup de gens de gauche, chérie. » Comme le dit si bien Beigbeder dans sa préface, cette Crise « est un petit rouleau glissé dans une bouteille à la mer et retrouvé aujourd’hui, soixante ans après, sur une plage recouverte de baleines mortes ».

 

La Crise, de Jean Kanapa, Éditions La Déviation, préface de Frédéric Beigbeder, novembre 2021, 110 p., 12 €.

 

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