L'esprit de la forêt

Publié le par Gilles Vidal

L'esprit de la forêt

Perdu une semaine durant dans une forêt, la vie du narrateur, âgé alors de sept ans, va être à jamais bouleversée. D’ailleurs, il n’était pas si perdu que ça, car il aurait bien aimé y rester… Mais voilà, l’existence est ainsi faite et, désormais mutique, il va avec obéissance, suivre le cursus ordinaire, accomplir honorablement ses études, puis, comme son père disparu, devenir gendarme et occuper la fonction d’adjudant, en fait s'asseoir exactement au même poste que lui dans son coin paumé du Jura qu’il aime tant – et ce en habitant le petit appartement dont il a hérité, sans jamais avoir à subir une quelconque autre affectation déstabilisatrice : car il n’y a plus un sou dans tous les ministères, l’État est à sec, on fait des économies de bouts de chandelle à tous les barreaux de l’échelle sociale. Il faut dire que dans ce futur incertain où se déroule cette histoire – même si on n’est pas loin du compte aujourd’hui, l’auteur ayant juste outré ce qu’il fallait là où ça fait mal dans les travers de cette société à la dérive –, le pays est lézardé. Il n’y a plus de budget, clame-t-on en haut lieu, plus d’argent ! Mais comme le bon peuple s’en fiche éperdument, captivé qu’il est par un jeu de téléréalité quotidien pour lequel il peut parier et fantasmer à loisir, les gouvernants peuvent bien en profiter pour faire passer en douce les pires mesures attentatoires aux libertés, entre autres…

Donc, pour en revenir au roman qui nous occupe, un beau matin, un facteur (espèce en voie de disparition lui aussi), découvre une famille assassinée dans une maison isolée, le père, la mère et le fils, assis, ligotés, égorgés au couteau, autour de la table de la salle à manger. Et notre antihéros s’aperçoit très vite qu’il ne pourra pas espérer l’appui de policiers expérimentés pour venir le seconder car à Paris, on s’en fiche bien, on a d’autres chats à fouetter. Quand un deuxième assassinat collectif survient un peu plus tard, avec le même modus operandi, puis un troisième, cette fois à l’aide d’une arme à feu, il sait qu’il se trouve face à un tueur en série, et c’est alors la cata. Il va devoir entreprendre son enquête avec des bouts de ficelles faits de bric et de broc, à la MacGyver ou à la Matt Damon dans Seul sur Mars. Car les locaux de la gendarmerie sont délabrés, le moteur du véhicule de fonction a fait plus d’une fois le tour du cadran, le PC antédiluvien rame et bugge à tout va, et caetera. Heureusement, il y a un journaleux du coin qui saura répondre présent et va même lui donner un coup de main…

Patrick Eris va tranquillement son chemin dans cette enquête somme toute classique, un récit réglé sur le même pas que celui de son adjudant épris d’ivresse agreste. Car c’est bien là-bas qu’il voudrait retourner l’adjudant, retourner dans cette forêt qu’il n’aurait pas dû quitter, afin de se fondre dans sa touffeur, y sublimer la Nature dans tous ses à-plats délicats, faire corps avec son esprit mystérieux, d’y perdre ses pas à jamais. Sans doute un des meilleurs romans de l’auteur.

Les arbres, en hiver, de Patrick Eris, Éditions Wartberg., 214 p., octobre 2016, 12,90 €

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